Témoignages

Tuteur illégal : la voix du beau-père

C’est une figure singulière de la communauté des beaux-parents sur Instagram. François, alias Tuteur illégal, est l’heureux beau-père depuis 10 ans de Lisa et Maël, qu’il a connus à respectivement 7 ans et 2 ans. Sans langue de bois, il raconte sur son compte les joies et tensions inhérentes à son rôle, des anecdotes aussi drôles que touchantes et un bon lot des questions qui le traversent. Pour Les Nichées, il revient sur son histoire de famille recomposée, sur ce qu’il pense être les clés du succès, et sur l’aventure de sa page Instagram. Une rencontre coup de coeur.

Les Nichées : Devenir beau-père, tu dirais que ça a été facile pour toi ? Comment l’as-tu vécu ?

François : Avec le recul, je me rends compte que je me suis posé peu ou pas de questions à l’époque où ça s’est fait. Je n’ai aucun souvenir d’une quelconque appréhension, j’ai foncé ! (Ca me correspond bien !) Ensuite, à certaines étapes, je me suis un peu plus questionné et documenté. Mais je dirais que dans l’ensemble, ça a été fluide… avec des grands points de passage. La première étape, ça a été d’attendre que ma chérie, une collègue de travail, trouve un nouvel appart, qu’elle s’y installe avec ses enfants, qu’ils y trouvent leurs marques, qu’ils se réinstallent dans leur nouvelle vie, avec papa d’un côté et maman de l’autre. Ca nous a paru tout de suite essentiel de suivre le rythme des enfants. C’était une période dense pour eux, dure, éprouvante…On a attendu qu’ils soient curieux de savoir si leur mère avait un amoureux, et qu’ensuite ils aient envie de me rencontrer. Entre l’emménagement dans l’appart et ma première rencontre avec eux, il s’est passé un an, le temps qu’ils trouvent leur rythme. On se disait que ça me mettait dans les meilleures conditions pour être bien accueilli.

Et ça a marché ? Comment s’est passée la rencontre ? Les premiers temps ?

François : Tout s’est bien passé, j’ai été tout de suite super bien accueilli. Mais pendant plusieurs mois, je n’ai été que “le chéri de maman” qui venait les voir chez eux. J’avais mon appart à moi, je venais pour la soirée et je repartais le lendemain. Pour moi, cette période m’a permis de prendre quelques infos sur comment ils vivaient, d’observer ma chérie en mode “maman”… Je me suis rendu compte très vite que j’étais en phase avec sa façon de les élever : expliquer autant que possible, ne pas crier autant que possible. Cela a aussi été un temps où l’on s’est découvert doucement avec les enfants : on a joué ensemble, je leur ai posé des questions sur leur école, leurs amis… Pendant cette étape-là, le rôle est assez simple à jouer, tu partages surtout des bons moments. Mais je n’étais pas vraiment “beau-père” encore.

Il s’est passé encore un an avant qu’on décide – un peu tous ensemble – d’habiter tous les quatre dans un logement à nous. C’est venu assez naturellement pour tout le monde : à la fin, ils me demandaient pourquoi je repartais chez moi. Ca finissait par leur sembler plus logique que je sois avec eux, plutôt qu’ailleurs. 

Certaines personnes n’ont pas compris notre souhait de suivre le rythme des enfants. Ils m’ont dit “attention, on ne peut pas se laisser imposer un rythme par les enfants, parce qu’il y a des moments où il faut les bouger un petit peu”. Ok, mais pour nous, c’était voué à l’échec. Pour nous, les forcer, c’était prendre le risque qu’ils ne soient plus du tout réceptifs. Alors qu’attendre que ce soit eux qui réclament, c’était pour nous l’assurance que ça se passerait mieux. Ils avaient déjà, à ce moment-là, traversé pas mal d’épreuves : la séparation, le regard des copains qui change à l’école, la famille que tu ne vois plus comme avant. Je ne voulais pas être le nouveau chéri de maman qui débarque comme un gros lourdaud.

Et comment s’est passé l’emménagement ?

François : Tout schuss ! On a trouvé cette maison toute neuve, toute cloturée, dans un village qu’on avait remarqué tous les deux… On a foncé. Et c’est vraiment à partir de là que je me suis senti beau-père : je participais financièrement à la vie du foyer, aux tâches ménagères, quand je cuisinais c’était pour 4, quand je faisais une lessive, aussi. Et puis tu te retrouves à réveiller les enfants le matin, tu fais les devoirs… Tu t’ancres dans leur vie de tous les jours.

C’est aussi à ce moment-là qu’ont eu lieu les premiers accrocs, les premiers cadrages, les premières fois où j’ai voulu exprimer mes principes éducatifs. Tout d’un coup, ce n’était plus juste “que du fun”.

Dans cette vie à quatre, qu’est-ce qui t’a semblé le plus difficile ?

François : Avec le recul, j’ai réalisé que j’avais beaucoup appris sur moi et sur mon éducation au contact de mes beaux-enfants. Je me suis rendu compte que j’avais des principes éducatifs assez ancrés en moi, sans que je sois capable de les justifier. C’était juste mon modèle. Fanette me disait “mais pourquoi tu leur demandes de faire les choses comme ça…” J’ai réalisé que je ne savais pas, que la seule justification, c’est que j’avais appris comme ça. Ca m’a fait prendre beaucoup de recul face à certaines façons de faire.

Mais ce que j’ai trouvé le plus difficile, ça a été de réprimander les enfants. Je ne dirais pas “gronder” vraiment, car on ne crie pas beaucoup chez nous. Mais mettre en enfant au coin, par exemple, c’était hyper dur car j’avais peur qu’il ne m’aime plus. Ben oui, moi, je n’ai pas le “capital maman” ou le “capital papa”. Les premières fois, j’ai beaucoup hésité : j’y vais pour être aligné avec mes principes ? Ou j’abandonne de peur qu’ils ne m’aiment plus ? J’ai choisi de prendre le risque mais toujours en leur expliquant pourquoi.

Ils ont toujours été adorables avec moi. Ils m’ont laissé faire des erreurs aussi. Mais parfois j’ai vu dans leurs yeux ce truc que je n’ai pas du tout aimé et qui voulait dire “tu n’as rien à me dire”, “pourquoi tu me grondes ?”. Ca, c’est très déroutant. Tu pars en te disant “waouh,  j’ai pas marqué des points là !”.

Mais en même temps, si tu veux vraiment faire partie de leur quotidien, tu es obligé d’assurer cette partie aussi. Tu ne peux juste pas être là “pour faire le con”. Ca fait partie du jeu.

Aujourd’hui, tout roule : tu es proche d’eux, la famille va super bien. Quels sont selon toi les ingrédients du succès de ta recomposition ?

François : Le premier élément, sans doute le plus important, c’est un truc que je ne maîtrise pas du tout : ce sont les parents de mes beaux-enfants. Je me rends compte en tant que beau-père que beaucoup de parents essaient de régler des comptes à travers leurs enfants, ce qui les met dans des postures super inconfortables.

Mes beaux-enfants ont un père qui ne m’a jamais attaqué, jamais descendu auprès d’eux. Il a toujours fait passer l’intérêt des enfants d’abord. C’est hyper fort : je ne suis pas sûr que j’aurais réussi à faire la même chose si j’avais été à sa place.

Et puis ils ont une mère qui m’a laissé prendre ma place, laissé faire des erreurs. Parfois ce n’était vraiment pas simple : laisser ton chéri réprimander tes enfants pour un truc pour lequel toi, tu ne les aurais pas réprimandés, elle me l’a expliqué, c’est difficile ! Mais on en a parlé, ce qui m’a permis de comprendre son positionnement. J’ai eu de la chance : elle aurait très bien pu choisir de me mettre à l’écart, plutôt.

Et sur ce que je maîtrise, je dirais que j’ai toujours fait hyper attention à jouer franc-jeu : j’ai grandi avec le modèle d’un papa qui te gronde, s’en va et ne t’explique pas. Un bon père, mais de l’ancienne école. Ca me donnait l’impression que je n’avais pas assez de valeur à ses yeux pour qu’il se mette à mon niveau et m’explique les choses. Donc moi, avec les enfants, je leur explique tout ; quand j’ai des difficultés au travail, quand je suis content parce que j’ai eu une bonne nouvelle, pourquoi je les gronde. J’essaie d’être au maximum lisible pour eux. 

Ca veut dire aussi que je m’efforce de ne pas prendre de posture, de montrer que j’ai des failles, que si je me trompe, je me remets en question et que c’est important dans mon rapport aux autres.

Ton couple a-t-il été mis à l’épreuve par cette nouvelle vie à 4 ? 

François : Je n’en ai vraiment pas l’impression. Bien sûr, on a pu se disputer parfois sur certaines façons de faire avec les enfants. J’ai eu besoin par moment de m’affirmer, aussi. Mais je n’ai pas l’impression que notre couple en a souffert.

Ce qui a pu être compliqué pour moi, c’était le rapport de Maël avec sa maman. Il était – et est toujours – très “maman”. Je comprends, elle a dû être un vrai repère pour lui pendant la séparation, il était très petit. Mais j’ai beaucoup cherché à décrocher Maël de sa mère, et au final j’ai un peu réagi comme un gros jaloux. C’est sans doute la seule chose qui a créé quelques tensions dans notre couple. On s’est un peu engueulé, j’ai un peu bougé… J’ai accepté qu’il y ait une dose de jalousie dans tout ça. Ce qui est d’autant plus bizarre que j’étais moi-même comme ça avec ma mère ! Mais aujourd’hui je le reconnais, j’ai parfois eu l’impression de me faire piquer un peu ma place… ce qui est ridicule car on n’est pas du tout au même niveau. Mais il a fallu reconnaître cette forme de jalousie… Dans les 2 sens d’ailleurs !

Comment t’es venue l’idée de créer le compte Instagram Tuteur Illégal ?

François : En fait, les choses se sont passées à l’envers : l’idée est venue du nom. Et le nom, lui, est venu de l’envie de retranscrire un ressenti persistant chez moi : celui qui fait tu peux t’investir émotionnellement, sentimentalement pour tes beaux-enfants… Mais que, quand on en vient à l’aspect légal, tu n’existes plus ! 

Pour l’anecdote, Lisa était inscrite à la conduite accompagnée. Lors du rendez-vous à l’auto-école, pour que je puisse prendre les infos et la faire conduire, la monitrice a dit que c’était limité aux tuteurs légaux. Sur le moment, elle a été super énervée, mais j’ai calmé les choses et pour rire, je lui ai dit que moi, j’étais son tuteur illégal. L’expression est restée, tant est si bien qu’ ils m’ont offert un tee-shirt “tuteur illégal” dont la typo est celle du compte à peu de choses près !

C’est Fanette et les enfants qui m’ont poussé à créer la page Instagram. Moi je me suis lancé dans l’aventure parce que j’aime bien écrire, toucher, faire rire. Mais je n’avais comme seul point de départ que ça :  “Je suis le tuteur illégal de 2 enfants. J’espère que ma vie vous fera sourire”.

Retrouvez-le sur :
Facebook : https://www.facebook.com/profile.php?id=100088998884039
Instagram : https://www.instagram.com/tuteurillegal/
Podcast : https://anchor.fm/tuteur-illegal
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Et un an plus tard, qu’est-ce que tu y as trouvé ?

François : Une première surprise pour moi : je me suis rendu compte qu’il y a beaucoup de gens qui viennent vers toi avec leur souffrance, leurs questions. Sauf que moi je n’ai pas de vérité universelle. J’ai la vérité de ma vie à moi – et encore, c’est pas sûr ! 

Je ne m’attendais pas à tous ces gens qui viennent me demander conseils. Moi je ne peux pas donner de conseils, je me contente de partager ce que cela m’inspire. Mais visiblement ça leur fait du bien ! Cela leur donne de l’espoir. Je n’imaginais pas que je puisse apporter avec ce compte du positif à des gens que je ne connaissais pas. 

Et puis j’ai été super bien accueilli ! Peut-être parce que je représente une minorité : les hommes ne sont pas nombreux à prendre la parole, les beaux-pères sont quasiment invisibles.  Mais ce qui est super cool, c’est que j’ai tissé des liens, des formes d’amitiés virtuelles fortes. Il y a une entraide et une écoute géniales. J’ai vraiment découvert une communauté hyper bienveillante que je ne pensais pas trouver sur les réseaux. Moi, je ne suis pas psy, thérapeute, coach… Mais je suis très heureux de contribuer à mon niveau à apporter du positif à une communauté de beaux-parents pour qui tout n’est pas toujours simple !