Et si on arrêtait de faire semblant que la famille recomposée était une famille comme les autres ?
Famille recomposée,  The Belle-mère diary

Famille recomposée : et si on arrêtait de faire semblant que c’est une famille comme les autres ?

Le mot “famille” pèse parfois bien lourd sur les épaules de ceux qui tentent de (re)construire leur vie en mode recomposé. Parce qu’il charrie avec lui l’idée d’une norme, la tentation de la comparaison et la sensation désagréable de ne jamais être assez “comme les autres”. Alors que recomposer, ce n’est pas faire famille “en moins bien”, c’est tout simplement une autre façon de créer des liens et de vivre ensemble. 

Il y a des mots qu’on prononce peut-être à la légère, sans mesurer leur poids pour ceux qui les vivent. “Famille recomposée”, selon moi, en fait partie. On dit ça comme on dit “famille nombreuse” ou “famille monoparentale”. “Recomposée” devient alors un simple qualificatif, une case administrative, une configuration minoritaire d’un concept qu’on connaît tous très bien : la famille. 

Sauf que derrière ce mot, il y a des schémas très différents d’abord, mais surtout des enfants qui font leur sac toutes les semaines, alternant parfois entre un parent seul et une maisonnée pleine à craquer d’autres enfants, des adultes qui cherchent leur place dans un foyer qui existait avant eux, des hommes et des femmes qui jonglent entre leur passé et leur présent, et des quotidiens qui n’ont rien à voir avec l’image d’Epinal de la famille, tous unis, tous se ressemblant et s’aimant autour d’une table de petit déj.

Parce que non, une famille recomposée, ce n’est pas une famille “normale” avec quelques “pièces supplémentaires à accepter”. C’est une autre façon d’être ensemble : plus complexe, plus intense, plus challengeante parfois, mais aussi très belle et riche… et surtout, complètement différente.

Pas de point de départ commun en famille recomposée

Dans une famille dite “classique”, la ligne de départ est la même pour tous. Les parents ont vécu leur couple avant les enfants : ils ont eu le temps de tomber amoureux, d’apprendre à se connaître et ont construit leurs repères ensemble. Une même histoire qui les a vus grandir ensemble et devenir parents en même temps. 

Dans une famille recomposée, la chronologie est différente – les enfants sont là avant le couple – et les évolutions souvent désynchronisées, ce qui est loin d’être un détail.

Parce que le beau-parent arrive dans une histoire déjà écrite. Les enfants ont leurs habitudes, leurs codes, leurs private jokes, leur façon de mettre la table, de faire leur lit ou de regarder les films du samedi soir. Lui ou elle débarque, plein de bonne volonté, dans cette culture familiale singulière, sans en avoir les codes, et au sein d’un système relationnel qui n’a pas été pensé pour l’accueillir. C’est ce qui crée cette sensation poisseuse que connaissent bien les beaux-parents d’être un intrus – même aimé, même voulu ! – qui est presque inévitable au début mais qui entache souvent les premiers temps passés ensemble. 

Et côté enfants, ce n’est pas forcément plus simple : on leur demande d’aimer quelqu’un qu’ils n’ont pas connu et encore moins choisi, dans un délai que personne ne leur a clairement fixé… Mais qui correspond rarement au temps qu’il leur faut pour digérer la séparation de leurs parents, la réorganisation familiale, et la découverte de ces nouveaux adultes bonus dont ils se passeraient très bien.

Cette absence de socle commun oblige tout le monde à construire quelque chose à partir de rien… ou presque. Bien sûr, il y a l’amour que les adultes se portent mais à l’échelle de tout ce petit monde, ça ne se fait pas en quelques semaines. Les recherches sur le sujet indiquent qu’une famille recomposée met en moyenne entre quatre et sept ans pour trouver un équilibre stable. Quatre à sept ans de tâtonnements, d’ajustements et parfois d’inconfort avant de trouver un rythme de croisière et une sensation de paix durable à la maison, tous ensemble.

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Ces absents qui s’invitent dans la famille

Qu’on le veuille ou non, l’autre parent – l’ex – est présent dans chaque famille recomposée. Son absence, ses règles différentes, sa tristesse ou ses attaques, sa ressemblance et sa gestuelle que l’on retrouve chez les petits… Sans compter ses mots qui remontent dans la bouche des enfants : “Chez papa, on fait comme ça.” ou le fameux “maman a dit…” qui donne des sueurs froides à tant de belles-mères. Cette phrase, aussi anodine qu’elle paraisse, peut être un couteau dans le cœur d’un beau-parent qui essaie depuis des mois de créer du lien avec ces enfants et qui rame pour trouver sa place auprès d’eux.

La coparentalité, lorsqu’elle se passe bien, est une chance. Mais même dans les meilleurs cas, elle crée une complexité que les familles classiques ne connaissent pas : deux maisons, deux atmosphères, deux règles du jeu, deux façons d’envisager l’éducation. Les enfants doivent constamment s’adapter, changer de registre, parfois gérer les tensions entre deux adultes qui ne s’aiment plus mais restent inextricablement liés. Et ça aussi, c’est bien lourd à porter même quand tout le monde fait de son mieux.

Pour la belle-mère ou le beau-père, il y a aussi quelque chose de particulièrement délicat : s’attacher à des enfants tout en sachant qu’une autre personne – souvent très présente, parfois hostile – incarne la maternité ou la paternité légitime à leurs yeux. Ce n’est pas une rivalité choisie. C’est une réalité qu’on apprend à apprivoiser mais qui pique quand même régulièrement… et qui est totalement inconnue des familles nucléaires.

Pas de modèle, pas de mode d’emploi

Autre différence : dans une famille classique, les rôles sont culturellement balisés. On sait globalement ce qu’on attend d’un père ou d’une mère. Rien de parfait, rien de figé mais il y a un cadre. Au pire, nous avons quasiment tous des parents qui peuvent nous servir (parfois bien malgré nous) de modèles ou d’anti-modèles. Dans une famille recomposée, ce cadre n’existe pas. Et nous sommes l’une des premières générations à vivre massivement dans cette configuration. Sans modèles, il nous reste l’improvisation ! La belle-mère doit-elle aimer ses beaux-enfants comme les siens ? Doit-elle faire respecter la discipline, les règles à la maison ? Peut-elle les réprimander ? A-t-elle son mot à dire sur leur éducation ?

Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles se posent concrètement, au quotidien, dans des micro-situations qui peuvent rapidement devenir source de conflits. Et comme la société n’offre aucun modèle clair pour y répondre (l’idée d’un statut d’un beau-parent revenant régulièrement sur le devant de la scène sans jamais aboutir à quelque chose de concret), chaque famille doit inventer ses propres règles. Souvent en tâtonnant longtemps, parfois en se blessant.

Les études sur les belles-mères montrent qu’elles vivent souvent dans un entre-deux épuisant : trop impliquées pour ne pas souffrir, pas assez reconnues pour se sentir légitimes. Concrètement, on leur demande de s’investir “comme une mère”, sans jamais leur en donner l’autorité, ni de titre équivalent. Ce décalage entre les responsabilités attendues et la reconnaissance réelle est l’une des principales sources de souffrance dans les familles recomposées. Et une fois encore, rien de comparable n’effleure les parents des familles nucléaires.

Les émotions y circulent différemment

Il y a dans la famille recomposée une charge émotionnelle d’une intensité particulière, qui rend le quotidien plus intense… et plus complexe. D’où vient-elle ? En vrac et dans le désordre : 

  • de la culpabilité des enfants vis-à-vis du parent “abandonné” (du fait du calendrier de garde ou d’un attachement à un beau-parent qui peut réveiller un fort conflit de loyauté). 
  • Jalousie ou sentiment d’injustice au sein de la fratrie recomposée
  • Deuil du fantasme de la famille parfaite (et idéalisation, parfois, de la famille “d’avant”)
  • Sentiment d’échec de l’histoire précédente qui crée une pression “à réussir absolument sa famille recomposée”
  • Culpabilité d’avoir divorcé ou d’imposer des changements lourds à ses enfants
  • Sentiment d’être tiraillé sans cesse entre les besoins de ses enfants et de son nouveau partenaire pour le parent biologique
  • Sans oublier la peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas en faire assez, de ne pas être légitime comme beau-parent.

Ces émotions sont réelles, légitimes mais rarement nommées. Parce qu’on n’ose pas. Parce qu’on ne veut pas faire de peine. Parce qu’en famille recomposée, bien souvent, on marche en permanence sur des œufs pour ne pas faire de mal aux uns et aux autres. Résultat : beaucoup de choses se disent à demi-mot, ou ne se disent pas du tout, et l’atmosphère devient lourde sans que personne ne comprenne vraiment pourquoi. Ni n’ait de solution.

Une configuration à part

Bien sûr, en disant tout cela, je ne veux surtout pas décourager ceux qui s’y lancent ou envisageraient de se lancer. Mais c’est pour moi refuser une forme de mensonge “par optimisme forcé” qui consiste à dire que “ça se passe très bien, quand tout le monde est de bonne volonté, on devient une grande et belle famille”. Parce que la bonne volonté parfois ne suffit pas. Parce que selon moi, vouloir devenir “une famille comme les autres” ne peut pas être un but en soi, vu toutes les spécificités énumérées ci-dessus.

Car rien n’oblige à calquer nos modes de fonctionnement recomposés à ceux qui nous semblent aller de soi quand on veut faire famille. A commencer par : “il faut aimer les enfants de l’autre comme les siens car on est une grande famille”, “il faut qu’on parte en vacances tous ensemble”, “on doit vivre nécessairement ensemble pour être une famille”, et il faut “qu’on agisse strictement pareil pour les uns et les autres”, “les enfants doivent absolument se considérer comme des frères et soeurs”

Autant d’injonctions à singer l’idéal de la famille nucléaire qui ne font qu’ajouter de la pression à une configuration déjà potentiellement compliquée. Pourquoi ne pas plutôt se dire que pour cette nouvelle histoire, il est possible de fonctionner autrement ? De faire famille différemment voire de désacraliser l’idéal de la famille, façon Ami Ricoré ?

Le vécu en mode recomposé peut être extraordinairement riche pour tout le monde : des liens choisis nourrissants, de l’attachement construit pierre par pierre, des enfants qui apprennent tôt la nuance, l’écoute des autres et la complexité du monde. Autant de “bonus” qui font qu’une recomposition, c’est beaucoup, beaucoup plus qu’une vie de famille normale “en moins bien” ou “avec des complications”. 

Et vous, qu’en pensez-vous ? Etes-vous attaché.e à l’idée d’être une famille, coûte que coûte ?

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Rédactrice depuis presque 20 ans, Coralie s'est spécialisée dans les sujets lifestyle et tout ce qui touche la famille (société, psychologie, éducation, développement de l'enfant, bien-être...). Mère et belle-mère, elle chronique régulièrement sur Les Nichées ses coups de coeur et sa vie en famille recomposée.