
“Les pères en famille recomposée n’ont pas encore pris conscience de ce qui se joue pour les belles-mères” par Solenn Bardet, autrice de “Chères Marâtres”
Confrontée à la souffrance de belles-mères autour d’elle, Solenn Bardet, autrice férue d’ethnologie, a écrit une BD sur cette place si difficile et les non-dits qui l’entourent. Plus qu’un tabou, la belle-mère est selon elle un “non-pensé”. Les premiers à pouvoir changer les choses : les pères, qu’elle appelle à une prise de conscience de ce que vivent leurs nouvelles compagnes.
Vous racontez dans votre BD « Chères Marâtres » l’histoire de 8 belles-mères parmi les dizaines que vous avez rencontrées. Pourquoi avoir fait un livre sur les belles-mères uniquement, et pas sur les beaux-pères ?
Solenn Bardet : « Parce que de manière générale, elles souffrent beaucoup plus dans les familles recomposées que les beaux-pères ! Parce qu’elles investissent plus l’espace du foyer et leurs beaux-enfants. Quand je dis ça, beaucoup d’hommes hurlent, mais une étude de la DRESS de 2023 dit exactement la même chose. Nombreuses sont les belles-mères qui font beaucoup au quotidien, notamment auprès des beaux-enfants. J’ai entendu nombre d’histoires où les pères travaillent tard ou partent travailler loin des semaines entières, et trouvent tout à fait normal de confier leurs enfants à leur nouvelle femme. Une femme qui d’ailleurs, parfois, n’a jamais eu d’enfant elle-même et se retrouve catapultée du jour au lendemain dans un rôle parental. Sans avoir son mot à dire, ni beaucoup de reconnaissance.
En réalité, les difficultés auxquelles ont fait face les belles-mères que j’ai rencontrées disent beaucoup du rôle des femmes encore aujourd’hui. De ce qui est attendu d’elles, de la répartition des tâches au sein de la famille, du couple. Une femme qui n’est pas mère se retrouve en quelques jours à tout gérer avec un tout jeune enfant ou 3 ados ? Pour certains pères, ça reste normal. Et c’est ça le plus choquant. »
Pour beaucoup de pères en famille recomposée, la belle-mère devrait donc s’occuper “naturellement” de leurs enfants ?
« Souvent, oui, ils considèrent comme normal que leur compagne s’occupe de leurs enfants en leur absence, et pourtant ils ne prennent pas soin du lien qui peut se tisser entre eux. C’est comme si le lien à créer entre l’enfant et la belle-mère est un “non-pensé”, pour eux comme pour la société toute entière. C’est facile de s’en rendre compte : si un enfant a un problème avec sa mère, l’entourage va se mobiliser pour que le lien perdure, qu’une solution soit trouvée au conflit. Mais si c’est avec la belle-mère, même s’il vit avec elle à plein temps, c’est un non sujet pour tout le monde. Voire c’est normal. Une belle-mère doit être présente auprès de l’enfant, mais en même temps elle est facultative, remplaçable. Donc jetable. »
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Que peuvent faire les pères qui vivent en famille recomposée pour changer la donne ?
« Avant toute chose, réaliser qu’ils ont un vrai rôle à jouer pour que la famille recomposée fonctionne et pour préserver leur nouvelle femme. Un rôle central car c’est eux qui ont le pouvoir de reconnaître la place et de protéger la belle-mère. Ce qui m’a le plus étonnée, quand j’en suis venue à parler de cette place du père avec des hommes concernés, c’est qu’eux-mêmes, bien souvent, n’y avaient jamais pensé avant. Ils sont souvent pleins de bonne volonté mais n’ont pas réalisé qu’ils avaient un rôle à jouer, que la situation allait leur demander de se positionner différemment de quand ils vivaient avec leur précédente compagne.
Ce que l’on attend des pères aujourd’hui n’a strictement plus rien à voir avec ce qu’on attendait d’un papa il y a 30 ou 50 ans. Les pères ont bougé. Mais les pères en famille recomposée, eux, n’ont pas encore pris conscience que du lien doit être créé entre l’enfant et la belle-mère. Et qu’ils ont un rôle central à jouer pour le faciliter et le préserver.
Cela passe aussi par de la reconnaissance pour ce que fait la belle-mère. C’est très exactement l’histoire de Lola dans le livre : Lola a une super relation avec sa belle-fille. Le couple ayant la garde à plein temps, elle s’en occupe beaucoup, elle adore ça et il n’y a aucun nuage dans cette histoire-là. Sauf que le père n’a jamais pensé à dire un seul « merci, c’est cool que tu fasses ça », ni à la consulter sur certaines décisions importantes qu’il prend pour sa fille. Et cela va gangréner toute leur vie de couple, tout simplement parce qu’il ne comprend pas qu’elle a besoin d’un minimum de reconnaissance.
Rappelons quelques chiffres : 45% des mariages finissent en divorce. Mais quand l’un des membres du couple a des enfants, ce chiffre passe à 65%. Et il monte à 70% quand les deux ont des enfants. C’est un fait : la présence d’enfants est bien une source de difficultés pour le couple. Et souvent, un peu plus de reconnaissance de la part des pères pourrait tout changer. »

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C’était votre objectif avec ce livre : mettre en lumière les difficultés des belles-mères, et notamment le rôle que peuvent jouer les pères ?
« Avant tout, je voulais donner une place à ces femmes. Faire entendre leur voix. Et que la parole circule.
Mais oui, j’aimerais bien que des pères le lisent, pour mieux comprendre ce que vivent les belles-mères. Mais les mères aussi, d’ailleurs. Car certaines mères, malheureusement, ne pensent pas toujours aux liens que l’enfant doit pouvoir tisser avec sa belle-mère et sur lesquels elles peuvent agir. Elles ne se rendent pas toujours compte consciemment qu’elles vont saboter la relation de leur enfant avec la belle-mère. Or si un enfant ne reçoit pas, directement ou indirectement, l’autorisation de sa mère de s’attacher à sa belle-mère, c’est très compliqué pour cette dernière de se faire une place ! Les conflits de loyauté naissent assez spontanément chez les enfants, sans même qu’il y ait de rivalité entre les adultes.
Beaucoup de temps pourrait être gagné si leur droit à s’attacher à leur beau-parent était clairement exprimé, partagé. C’est l’histoire de Gwen dans le livre. Cette belle-mère propose d’inviter la mère de sa belle-fille pour un apéro, afin qu’elle puisse voir où sa fille vit une semaine sur deux. Mais plutôt que d’accepter l’invitation, le père et la fille vont faire venir la mère pour une visite “en cachette”, dans le dos de la belle-mère (qui va pourtant l’apprendre). Pourquoi ? Quel était le but ? En agissant ainsi, en signifiant que la mère et la belle-mère ne peuvent pas se rencontrer, les parents font inconsciemment passer le message à leur fille qu’un éventuel lien avec la belle-mère est impossible. Impossible pour la mère, donc pour la fille aussi. Etait-ce vraiment le mieux à faire pour elle ?
C’est pour cela selon moi qu’il faut parler de cette place et des besoins des belles-mères. Pas seulement pour les belles-mères, mais pour l’ensemble de la famille recomposée. Dans ces familles aux configurations très différentes, il y a un nombre infini d’endroits où le fait de ne pas se sentir à sa place, de ne pas être prise en compte, peut venir faire mal. Mais au final, la souffrance des belles-mères ne fait du bien à personne. Le père, la mère et les beaux-enfants profiteraient tous de belles-mères heureuses de l’être. »
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