
Et si vos blocages ne vous appartenaient pas ? L’impact caché des secrets de famille
Vous avez déjà ressenti une peur ou une émotion “trop forte” sans raison ? Et si elle venait d’un secret de famille ? Dans son “Livre des Secrets de famille”, Caroline Derumigny, psycho-analyste clinicienne spécialisée en psychogénéalogie, donne des clés pour aider à comprendre les signes et l’impact de ces non-dits de génération en génération.
Les Nichées : Pourquoi un livre sur les secrets de famille ?
Caroline Derumigny : Quand les personnes que j’accompagne ont des blocages (ils tournent en rond en séance, ils bottent régulièrement en touche sur certains sujets), j’utilise l’hypnose ericksonienne : je soulève le tapis pour déterrer des cadavres. Et je cherche à comprendre ce que le procédé psy vient protéger : que s’est-il passé de si grave ou d’inconnu pour qu’il y ait cette résistance ?
On en fait parfois l’expérience dans sa vie aussi : on peut avoir l’impression de porter quelque chose qui n’est pas à nous. Par exemple, quand on se retrouve déstabilisé face à un événement en ayant conscience que, même s’il ne s’agit pas de notre histoire, ces émotions débordantes ou ces pensées irrationnelles que les autres ne ressentent pas, nous ”parlent”. Ce livre a été conçu comme un outil pour aller explorer tout ça.
Pour vous, les secrets de famille sont très fréquents?
Je pense que toutes les familles ou toutes les personnes ont des secrets de famille. Mais à des degrés différents, avec des non-dits plus ou moins lourds selon l’âge, les situations. Donc oui, je pense que l’on a tous des secrets de famille qui viennent nous parler.
De votre expérience, quels sont les secrets de famille les plus les plus “envahissants” ? Ceux qui nous “parlent” le plus fort ?
Les secrets de famille les plus lourds sont ceux liés à des chocs émotionnels : la filiation/les origines, la mort, les événements en lien avec la justice et l’injustice, le crime quel qu’il soit.
Leur point commun ? Ils viennent impacter fortement toute une famille, alors que peu de personnes sont directement concernées (a priori la victime, le criminel et le complice éventuellement, qui est en général celui “à qui on a dit”). Dire “Tonton m’a violé.e” ne concerne pas seulement 2 personnes, ça va faire tomber toute une famille, des générations entières, jusqu’à une trentaine ou une quarantaine de personnes, selon la taille de la famille. C’est ce qui explique que, malheureusement, on a tendance à se taire et à “sacrifier” les personnes concernées, pour protéger tous les autres d’un effet domino. Les secrets qui font le plus mal, en général, sont ceux qui impactent directement les valeurs d’une famille.
En quoi les secrets d’hier peuvent-ils avoir un impact sur aujourd’hui ?
Tout d’abord, il y a le rôle de l’environnement qui va faire perdurer le secret. Lacan et Tisseron parlent de “suintement” ou de “transpiration” : les comportements des uns et des autres vont faire que le secret se poursuit.
Par exemple, imaginons une mère qui a subi des attouchements quand elle était petite. Si elle a une fille, il y a des chances d’observer un effet miroir : elle va avoir peur pour elle. La petite n’aura pas le droit de partir en colonie, pas le droit d’aller dormir chez les copines, etc. Si c’est un garçon qu’elle doit éduquer, il y a de fortes chances qu’elle redouble d’attention quand il aura une petite copine. Dans les deux cas, la mère va – sans le vouloir forcément – attirer l’attention sur le risque. Mais comme les mots sont trop lourds pour elle, elle ne “dira pas” et ses enfants vont grandir sans savoir pourquoi il y a ces tensions à cet endroit-là. Résultat ? L’enfant va être confronté à un interdit qu’il ne comprend pas et… va certainement aller vers cet interdit. Concrètement, le risque que sa fille ou son garçon vive un contexte du même type est réel, parce qu’ils vont avoir besoin d’aller “voir” ce qu’on leur interdit. Pour mesurer ce qu’ils ne doivent pas approcher, pour comprendre.
On a tous connu des parents qui racontaient : “Et pourtant je ne voulais tellement pas que ça lui arrive ! J’ai tout fait pour le protéger de ça”. Des parents qui ont voulu agir, réagir, protéger, pour bien faire. Mais parfois quand on ne parvient pas à mettre les bons mots, on risque faire advenir précisément ce qu’on voudrait éviter.
Par ailleurs, il y a ce qu’on appelle l’épigénétique. Rien d’irrationnel ici, c’est prouvé : les cellules se partagent des informations. Entre 3 et 4 générations, des gènes peuvent avoir été “choqués” et modifiés par un trauma, et transmis à la génération d’après. Avec un effet “roulette russe” propre à la génétique : certaines personnes seront plus marquées que d’autres au sein d’une même famille ou d’une même fratrie, et auront parfois besoin d’un accompagnement pour s’en libérer.

A lire pour apprendre à « écouter » et à « faire parler » vos propres secrets de famille
Le Livre des Secrets de famille, Percez les mystères de votre histoire, de Caroline Derumigny, Editions Jouvence
Est-ce que d’expérience, la présence d’un secret de famille se fait forcément sentir ?
Si le secret vient handicaper la personne, oui : quand le secret encombre, on va souhaiterl’évacuer. C’est alors que l’on va pouvoir percevoir des signes : des manifestations physiques (des tremblements par exemple), un prénom, un métier, des synchronicités (ces hasards qui n’en sont pas vraiment)… Jusqu’au moment de la révélation où tout semble alors devenir très clair.
Quels en sont les « signes » les plus courants d’un secret de famille enfoui ?
Cela peut passer par des pensées en boucle, des ruminations. Des pensées irrationnelles, aussi, notamment la peur de quelque chose dont on sait que ça ne peut pas arriver. Il y a également toutes les émotions débordantes devant un livre, un film, une situation. Des réactions qui prennent tout le corps, des sensations décuplées par rapport à la normale et dont l’ampleur vient nous questionner.
Tous les secrets doivent-ils forcément être dits, dévoilés ?
Pas forcément, tous n’ont pas le même impact. Par exemple, il existe des “bons secrets”. Prenez une arrière-grand-mère qui ne se marie pas à son amour de jeunesse car elle doit, pour donner satisfaction à ses parents, épouser un autre homme plus conforme à la famille. Il n’est pas impossible que sa descendante ait, au cours de sa vie, des coups de cœur répétés pour des amours impossibles, une non-satisfaction dans le couple, sans bien comprendre pourquoi. Le secret peut l’aider à trouver des clés de compréhension. Dans d’autres cas, le secret peut “faire symptôme” et peut “tenir” tout le monde sans pour autant faire des dégâts.
Mais certains secrets peuvent être dangereux car ils vont “faire strike”, en concernant toute une cousinade par exemple et en recomposant tout le “système famille”. Dans ce cas, mieux vaut réfléchir à pourquoi on a envie de le dire. On peut s’en libérer quand on en prend connaissance personnellement. Rien n’oblige à le révéler, même si les autres, autour de nous, peuvent “sentir” quelque chose. Car à partir du moment où l’on sait, notre comportement risque d’être sensiblement différent et ils risquent de s’en apercevoir. Reste à savoir ce qu’ils feront de ces “éclaboussures de vérité” qu’ils recevront.
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