
“La famille recomposée est l’un des rares endroits dans la vie où un adulte se retrouve à subir autant les fonctionnements et décisions des autres”
Avec “Chères Marâtres”, Solenn Bardet met en lumière le quotidien compliqué et les difficultés trop souvent tues des belles-mères. Un livre à glisser entre toutes les mains pour mieux comprendre les dynamiques complexes et parfois invisibles des familles recomposées.
Les Nichées : Pour votre livre, vous avez interviewé des dizaines de “marâtres” et retracé l’histoire de 8 d’entre elles. Comment décririez-vous les parcours de ces femmes ?
Solenn Bardet : J’ai eu l’idée d’écrire ce livre en 2018, j’étais alors en promo pour un précédent ouvrage et je me déplaçais beaucoup. Et il y a eu une période assez étonnante pendant laquelle, que ce soit dans le train, chez le médecin, à l’école, à l’issue d’une rencontre avec des lecteurs, toutes les femmes que je rencontrais en venaient à me parler de leurs problèmes de belles-mères. Et toutes me racontaient les mêmes difficultés, avec des phrases qui revenaient sans cesse, toujours les mêmes : “Mais tu savais qu’il avait des enfants”, “C’est toi l’adulte”, etc… A chaque fois, je découvrais la même souffrance : celle de ne pas être reconnue, ni même entendue. Le fait que cette souffrance elle-même soit taboue. La sensation de solitude, aussi.
Pourtant, toutes ces femmes avaient choisi leur vie. Mais elles avaient perdu la main. Elles se retrouvaient à subir (les contraintes des enfants, les décisions de l’ex, entre autres) alors que ce n’était pas du tout, du tout, leur tempérament. Et c’était très dur à vivre pour elles.
En parallèle, j’ai aussi découvert le rôle de “pilier” du parent présent. Car au milieu de toutes ces histoires, j’ai entendu des cas où le père n’était pas gouverné par la culpabilité de la séparation, et où, “aligné”, il protégeait sa nouvelle compagne. Résultat : malgré tout le reste qui pouvait être difficile à vivre autour, la belle-mère en pâtissait nettement moins. C’est un point central dans toutes ces histoires : le père a la possibilité de protéger la belle-mère. Ou pas.
Justement, ces histoires vous ont-elles permis de mieux comprendre d’où venait exactement la souffrance des belles-mères ?
Cela m’a tout d’abord fait prendre conscience de l’extrême souffrance que cela peut causer chez certaines femmes. J’ai rencontré pas mal d’ex-belles-mère, qui étaient sorties de la famille recomposée, mais qui, rien que d’y penser, se retrouvaient bloquées, le ventre noué, dans l’incapacité de ne serait-ce qu’en parler. Parce que c’était encore beaucoup trop douloureux. Ces femmes ont été tellement blessées qu’elles ne peuvent même pas parler ! Alors qu’elles sont parfois sorties de ces histoires depuis plus 10 ans !
Il faut dire que quand on vit avec des enfants en garde alternée ou en garde complète, on se retrouve à partager notre intimité. On n’y pense pas forcément, mais ce n’est pas rien. Et quand il y a des tensions, elles sont quotidiennes, sous son propre toit, sans répit. Et ça, ça mine les belles-mères, parfois à petit feu mais profondément. Certaines histoires que j’ai entendues s’apparentent vraiment à de la maltraitance.
Quand le manque de reconnaissance plombe les belles-mères
Un autre point central et commun à plusieurs de ces histoires, c’est le manque de reconnaissance. Et au-delà du manque de reconnaissance, le rôle et la place des belles-mères est même, je dirais, un non-sujet social. Pour elles aujourd’hui, être entendues est quasi impossible. Prenez une mère de famille : elle va pouvoir parler de ses difficultés avec ses enfants, l’éducation, la charge mentale. Mais une belle-mère ne va pas du tout pouvoir en parler concernant ses beaux-enfants. Socialement, il y a quelque chose qui est encore de l’ordre du tabou. Et c’est pour cela que certaines préfèrent ne pas en parler du tout, car elles ont l’expérience que non seulement elles ne seront pas entendues, mais qu’en plus si elles le font, cela leur retombera dessus.
Sans oublier que souvent, la belle-mère a aussi une dimension de bouc-émissaire : beaucoup d’enfants rencontrent tôt ou tard des problèmes avec leurs parents. Sauf que c’est compliqué d’être en conflit avec son parent ! C’est bien plus facile de dire que c’est la faute du nouveau conjoint, de la nouvelle femme. Moi-même, quand j’ai emménagé avec mon conjoint, sa fille avait 14 ans. Et très vite, elle a dit à tout le monde que ça n’allait pas avec moi, mais tout en refusant d’en parler avec moi. Alors j’ai fini par aller voir son psy pour comprendre ce que j’avais fait de mal, pour savoir comment gérer. Et son psy m’a répondu : « Mais elle ne m’a jamais parlé de vous ! C’est avec ses parents que ça ne va pas ». Mais c’était plus simple de dire que c’était moi…
La belle-mère fait parfois, effectivement, figure de coupable idéale…
Oui, souvent. Est-ce que cela vient des contes ? J’ai du mal à croire que tout vient de là, mais quand même… Pour certains psychanalystes, les contes ont surtout été écrits pour parler des mères toxiques, sujet très sensible. En réalité, ce qu’on n’arrivait pas à dire des mères, on l’a déplacé sur les belles-mères, parce que c’était plus facile à entendre. Et cela a sans doute fortement contribué à faire des marâtres un réceptacle de tout ce qu’on l’on n’ose pas dire sur la mère… Même aujourd’hui.
Et ça la met quelque part à la merci de tous : des enfants, du père, de la mère biologique…
Bien sûr, il y a souvent des rivalités avec la mère, qui a parfois du mal à accepter qu’une autre femme partage une partie de la vie de ses enfants !
Mais je voudrais insister sur le parent présent, en l’occurrence, quand on parle des belles-mères, du père. Car même si l’extérieur est toxique et conflictuel, si le père arrive à poser des limites, la situation restera gérable pour la belle-mère. Mais oui, le sort de la belle-mère dépend énormément des deux parents des enfants. Et ça, on ne s’en rend pas compte avant de le vivre : la famille recomposée est l’un des rares endroits dans la vie où un adulte se retrouve à subir autant les fonctionnements et décisions des autres.
Avez-vous rencontré au cours de votre enquête des familles recomposées heureuses ?
Oui, heureusement ! Il y en a d’ailleurs plusieurs dans le livre. Mais même celles pour lesquelles tout se passe bien avouent, quand on creuse le sujet, des points de souffrance, à certains endroits. Et ces « marâtres heureuses » m’ont toutes dit s’être quand même retrouvées dans chacune des histoires du livre : la culpabilité du père par rapport à son ex, son incapacité à poser des limites, à faire respecter certaines règles, mais aussi les casse-têtes des plannings, l’enjeu des dates des vacances, la non-reconnaissance des belles-mères par le milieu scolaire, ou tout simplement le fait de se demander si l’on a traité son bel-enfant de la même manière que son propre enfant et la culpabilité qui va avec… Beaucoup de belles-mères heureuses ont quand même eu à emprunter des chemins semés de petits cailloux. Mais pour certaines, la famille recomposée amène aussi une richesse qui vient largement compenser ces difficultés.
Il y a aussi le fait que toutes les femmes n’arrivent pas dans ces familles recomposées avec le même bagage. Le fait d’arriver en étant déjà mère leur a souvent déjà permis d’aller revisiter un certain nombre de points de leurs enfance et leur donne plus de recul. Alors que les belles-mères sans enfants sont toutes « fraîches » face aux questions soulevées par le fait de partager sa vie avec des petits. Et certaines femmes sont plus résilientes que d’autres, tout simplement.
Il me faut aussi certainement reconnaître un biais dans mon enquête : certaines belles-mères heureuses m’ont confié leur histoire car elles pensaient que leur témoignage pouvait être utile et qu’il était important de parler du sujet. Mais elles n’en avaient pas besoin. Alors que les belles-mères en souffrance avaient un véritable besoin de se confier. Certaines m’ont d’ailleurs remerciée de leur avoir offert cet espace, qui leur a fait économiser plusieurs séances de psy ! Donc ma démarche a peut-être attiré plus de belles-mères en demande d’écoute. Je n’ai pas cherché à en tirer des statistiques. Ce que je peux dire, c’est que des histoires violentes, il y en a beaucoup.

A lire !
Pour la richesse des retours d’expérience et pour ne plus se sentir seules
Chères Marâtres, de Solenn Bardet et Marion Chancerel, Editions Pictavia




